INDEED brasileiro !


Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait son sommeil d’un mirage doré ;

Où, penché à l’avant d’Indeed aux grandes ailes,
Il regardait monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

           Retouches singulières, eh oui pour que ça colle...
           Ça c'est moi dans 3 jours, je te le dis, parole !

                                           Merci José Maria de Heredia, et toutes mes excuses…

La mise à jour du site avait traîné : mes déboires bancaires ne suffisaient pas à la justifier, il fallait qu’il y ait du voyage, que ça bouge ! Premier travail, une fois installé au Cap Vert, mettre en ligne mon journal de bord et des photos, de Santa Cruz de Ténérife à Puerto Rico de Gran Canaria, puis vers Mindelo au Cap Vert.
Internet a vraiment beaucoup changé, je me souviens qu'il y a 11 ans c'était compliqué de trouver un cybercafé dans ces îles capverdiennes. Maintenant le WIFI arrose la marina, et c'est quand même plus facile !

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Projet du trajet Cap Vert - Brésil

J'étudie ma route pour le Brésil en négociant le Pot au Noir, je dois contourner les îlots "St Pierre et St Paul", pour profiter du grand courant qui traverse l'océan d'est en ouest dans ces zones. St Pierre et St Paul, ce sont quelques cailloux déserts pratiquement posés sur l’équateur, avec un phare et une station scientifique où flotte le drapeau brésilien ; pas de mouillage indiqué sur la carte, à part un vague quai. Je discutais de ça aujourd'hui avec des voisins de ponton qui vont au même endroit que moi au Brésil, à Jacaré. Je compte partir mardi matin, pour une quinzaine de jours de mer, la météo est plutôt sympathique et favorable.

Le Pot au Noir, c’est en quelque sorte l’équateur météorologique, qui ne correspond pas tout à fait à l’équateur géographique ; la masse du continent africain crée une zone assez cafouilleuse entre les 5ème et 8ème parallèles nord. Apparemment, au contact des anticyclones nord et sud, Açores contre Ste Hélène, il y a soit des calmes soit des orages, sur une distance variable selon les jours ou les années. A voir. Aujourd’hui on appelle ça la Z.C.I., la « Zone de Convergence Intertropicale », mais je trouve ça beaucoup moins romantique…

Il fait chaud ici, enfin une vraie ambiance tropicale. Mais ce weekend, il y a du vent, et de la houle qui rentre dans le port et malmène les amarres des bateaux. Ça devrait durer jusqu'à demain, c'est pour ça que je pars après-demain !
Aujourd’hui dimanche, on est allé à 5 dans une guinguette de l'autre côté de l'île, « Chez Loutcha », sur la plage, orchestre capverdien, buffet de spécialités capverdiennes, excellent après-midi.

Mon frère Joël m’écrit que je semble aborder cette transat en "vieux routier". C'est peut-être vrai, je n'ai pas ce stress que j'avais il y a 11 ans avant de traverser l’Atlantique, et puis je suis pressé, mon amie Claude la parisienne arrive à Jacaré le 19 décembre, et on projette d'aller à Manaus en Amazonie, alors le Pot au Noir et l'Equateur, pfffttt...
Quand même, je ne dors pas très bien les veilles de départ, mais ça va mieux, je me soigne !
Demain quelques courses, les rangements, en fait le bateau est presque prêt.

La vie de ponton bat son plein. Je rencontre l’équipage de Tarann, ils comptent aller à Jacaré dans les semaines qui viennent. Avel Dro arrive mardi matin et vient s’amarrer juste en face d'Esperanza et Indeed. Marie-Jo et Michel on retenu leur place à Jacaré pour début janvier, mais avant, ils veulent faire quelques randonnées sur l’île de Santo Antao, en face de Mindelo. Marie-Jo m’offre pour mon départ un beau filet de dorade tout frais pêché, et une terrine de poisson fraîche « maison » (« bateau » ?) aux salicornes de Bénodet !
Jean Paul d'Esperanza part dans une dizaine de jours vers la Barbade.

Ma première démarche ici, après les rituels obligés, Police Maritime et Douane, a été de contacter un mécanicien : mon assureur « tous risques transatlantique » m’avait demandé une expertise du bateau avant de partir, réalisée à Bénodet ; expertise très positive, à 2 points près : ils me demandent de changer les 2 extincteurs (23€ pièce), et surtout je dois changer la « pastille de désablage » du moteur diesel, il y a un léger suintement d’eau.
J’arrive un vendredi ; dans l’après-midi ils viennent démonter le boîtier de refroidissement secondaire, et l’emportent pour le bricoler à leur atelier.
Lundi matin, je les attends de pied ferme. Comme le départ est prévu mardi matin, je nettoie le pont, je fais le plein d’eau en papotant avec Jean-Paul d'Esperanza, et je me trompe de bouchon, je mets de l’eau dans le gasoil !
Oh, pas beaucoup, sans doute un à deux litres… De quoi mettre en panne le moteur, alors que je pars vers le Pot au Noir, bien connu pour ses calmes qui s’éternisent !
J’explique ça à mon mécano, ses grouillots vont filtrer mon gasoil mardi matin, en vidant mon réservoir dans un gros tonneau amené sur le ponton, et en le réinjectant après filtrage. Je m’en sors bien, je pourrai partir mardi dans l’après-midi alors que j’avais prévu 8 heures du matin.

Mardi 2 décembre, 16h, je largue les amarres, salué par les équipages d'Esperanza et Avel Dro. Je m’embarque pour une traversée transatlantique de 1630 milles, environ 3000 km, passant par le Pot au Noir avant de franchir l’équateur.
Je hisse les voiles, petit vent, beau temps. Cap au sud. Et je me rends compte, au bout de quelques heures, à quel point toute la tension de ces derniers mois est en train de tomber, d’un coup. Il y a 11 ans, je partais du même port pour ma première transat dans un état de surexcitation avancée. Là, je me cale dans le cockpit, je contemple le coucher de soleil, complètement abruti, déconnecté, débranché : ça y est, j’y suis, plus rien ne presse.

En juillet, j’étais prêt à tout annuler. Début octobre, à Madère, j’étudiais une route de retour rapide vers la Bretagne, en faisant un crochet par les Açores. Mes aventures bancaires à Ténérife n’avaient pas contribué à ma sérénité. J’y travaillais, pourtant, mais c’est difficile de gérer un mois d’attente. Quand cette affaire a enfin été réglée, je suis parti précipitamment, 36 heures à Gran Canaria, puis une semaine pour rejoindre le Cap Vert, avec cette affaire de révision mécanique à organiser, et mon rendez-vous au Brésil approchant à grands pas. Mardi en début d’après-midi, je paie mon mécano, je poste les factures à mon assurance : plus rien ne me retient. Enfin.

1ère journée, du mardi 16h au mercredi 3 décembre 16h : 128 milles. Le vent a forci dans la soirée, pour m’éloigner plus vite des îles du Cap Vert. Lune montante, visibilité parfaite. Le lendemain matin, le vent a un peu baissé. Ciel laiteux.

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un drôle de cargo avec passerelle à l'avant ; il est passé très près, à 2 kilomètres !


2ème jour, jeudi  4 décembre : 115 milles. Pendant la journée ça marche fort, mais le soir, panne de vent complète pendant 2 heures ! Moteur. Le vent revient un peu mollasson, mais ça avance bien. Ciel un peu moins bouché qu’hier.

Un cargo passe à 17 milles, et j’aperçois les lumières d’un bateau de pêche japonais de 56 mètres : que viennent faire des pêcheurs japonais ici ?

La nuit, le vent dépasse 20 nœuds, mais les vagues restent confortables.


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l'hydrogénérateur, une hélice qui traine derrière Indeed pour produire de l'électricité.

3ème jour, vendredi 5 décembre : 137 milles. Avec le vent arrière, l’éolienne ne tourne pas bien, avec ce ciel nuageux, le panneau solaire n’est pas efficace, je suis obligé de faire tourner le moteur au moins 2 fois une heure par jour. Je me décide enfin, j’installe l’hydrogénérateur, et ça marche du tonnerre, quand le bateau dépasse 5 nœuds. Jusqu’à présent, cet engin ne m’avait pas convaincu. Est-ce le démontage-graissage-dégrippage que je lui ai fait subir qui l’a guéri ?

 

4ème jour, samedi 6 décembre : 121 milles. Ciel toujours uniformément gris, et une moiteur assez pénible.

 

Je refais le niveau d’huile moteur, je fais des transvasements de jerricans de gasoil, je prépare la bête pour les éventuels calmes.

Il fait chaud, mais surtout il fait moite, humide, je dégouline ! Pour dormir, je n’ai pas un coussin-oreiller, mais deux, chacun avec une housse en tissu éponge, alors je les alterne, je les retourne pour qu’ils sèchent un peu…

Je ne vois plus de dauphins depuis longtemps, depuis les Canaries. J’ai quand même vu une orque hier, un aileron gigantesque en forme de couteau.

Je regarde les poissons volants, des solitaires ou des escadrilles ; souvent c’est l’arrivée d’Indeed qui les fait décoller. Il y en a énormément. Chaque matin, je cherche et je ramasse les poissons volants et calmars égarés sur le pont.

La routine s’installe à bord : lecture de livres papier ou de livres numériques sur la tablette, films sur l’ordinateur la nuit entre 2 sommes, cuisine, écriture, sieste !

Je guette les cargos qui passent sur l’horizon, un vers Gibraltar, l’autre vers Montevideo.

 

Samedi soir, 8°23’ sud : vers 8 heures du soir, je vois un grain approcher au radar, il n’a pas l’air méchant… Un ris dans la grand voile, je roule le génois de quelques tours.

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Le grain est sur nous, dans la nuit noire.  La pluie se met à tomber avec fracas, je ne comprends pas très bien ce qui se passe, et quelques minutes plus tard, je me rends compte que la rafale a fait pivoter le bateau de 180° ! Je vais reprendre la barre, je reprends le cap, mais le vent a complètement changé, je suis passé au près serré sur l’autre amure. Je règle comme je peux les voiles, mais peu à peu le vent faiblit, et je finis par mettre le moteur. Des éclairs zèbrent l’horizon.

Au matin, j’arrête le moteur pendant 2 heures, mais le vent baisse encore. Je modifie légèrement ma route, je pointe un peu plus vers les îlots St Pierre et St Paul, en continuant toutefois à passer à leur Est. Moteur.

 

C’était donc la première manifestation du Pot au Noir, latitude 8°23’ nord. J’y suis. Il est plus haut en latitude que prévu, j’espère qu’il ne descend pas trop loin.

La mer est secouée de 2 trains de houle, une du Sud-Est, l’autre du Nord-Est. Le bateau se traîne, constamment freiné par des vagues qui le bloquent dans le peu d’élan qu’il essaie de prendre.

Je ne vois presque plus de poissons volants.

 

5ème jour, dimanche 7 décembre : 75 milles. Moteur, moteur, moteur… Mais il fait beau ! Pas de vent, mais toujours cette houle confuse. Je continue à surveiller les grains. Il y en a un à 4 milles à tribord, sans danger.

La nuit tombe, pas de vent. Radar allumé, je peux voir arriver les orages : pas très facile à lire, un écran de radar, mais on y voit très bien la pluie !

 Il y aura 3 grains dans la nuit, je vais les éviter en faisant des crochets de 20 ou 30°.
À 3 heures du matin, je hisse la grand voile, j’arrête le moteur. 3 nœuds, 3,5 nœuds, 4 nœuds, 4,5 nœuds, doucement le vent se lève. Je fais un cap trop vers l’est, le courant équatorial me déporte, il faut que je dépasse l’équateur pour avoir un courant favorable qui m’amènera à Jacaré. Patience.

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embouteillages tout près de l'Equateur.

Sur la route, je croise deux axes de circulation des cargos :
- la ligne Rio de Janeiro – Gibraltar
- la ligne Cape Town – Caraïbes
Ça ne fait quand même pas beaucoup de cargos, et vu la taille du terrain de jeu, s’ils passent à moins d’une dizaine de milles, j’arrive à les voir, sinon ils sont invisibles.
La route que je me suis tracée me fait faire une grande courbe sur l’océan, et cette route non directe me donne l’impression d’errer sans fin et sans but dans un désert, je fais cap sur l’Antarctique, je ne m’approche de rien du tout. Vivement que le vent me permette de viser le Brésil.

6ème jour, lundi 8 décembre : 87 milles. Je me retiens de trop utiliser le moteur, je compte mes réserves, elles baissent à toute vitesse, et j’ai quand même encore 900 milles à parcourir. Comment faire ? Entre le 6ème et le 5ème parallèle nord, à 3 h du matin, plus de vent du tout ! Je n’en crois pas mes yeux, par moments ma vitesse est négative !
Ça faisait un moment que génois et grand-voile tapaient et ballotaient, je tombe tout, et je mets le moteur. Je vais consommer du carburant, mais il faut que je sorte de cette zone infernale qui n’en finit pas.
Les grains se succèdent, mais ne m’apportent pas de vent.

Un mot sur ce problème de réserve de fuel : Les mécaniciens qui m’ont filtré le fuel à Mindelo ont bien fait leur travail, puisqu’à aucun moment le moteur n’a toussé. Mais… Mais ils n’ont pas réinjecté tout le fuel filtré, ils en ont laissé au fond du tonneau, en me disant que c’était un mélange d’eau et de fuel. Ça m’a paru logique sur le moment. Mais quelques jours après être parti, j’ai regardé la jauge, et elle indiquait moins de la moitié du réservoir ! J’étais arrivé au Cap Vert en ayant consommé un peu de fuel (un quart de réservoir ?), ils n’ont pas réinjecté tout le fuel filtré (peut-être 30 ou 40 litres ?), mais j’étais tellement pressé de larguer les amarres que je n’ai pas vérifié…
Et c’est vraiment la pire bêtise à faire avant une traversée du Pot au Noir. Du coup, j’ai le moral dans les chaussettes, même si on ne met pas souvent de chaussettes à cette latitude… Je rumine des scénarios catastrophe. Pas de vent, pas de moteur, plus d’électricité, plus de pilote automatique, plus d’ordinateur pour faire la route…

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un grain arrive...

Par moments le ciel est incroyablement noir, avec des colonnes de pluie noire sous les nuages, les calmes s’éternisent, même sous les grains, et la mer est perpétuellement agitée, avec des trains de houle qui viennent parfois de directions carrément opposées. Il n’y a plus d’animaux, plus de poissons volants, plus de pétrels, plus de puffins. Une vraie désolation.

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Plus de coulisseaux sur la grand-voile ! Elle tient vaguement par des coulisseaux attachés par un élastique...

Je profite des calmes pour bricoler. Même la grand-voile s’y met : c’est une voile « lattée », elle a 4 lattes horizontales forcées pour lui garder une courbe efficace, et ces lattes sont reliées au mât par des gros coulisseaux à rouleaux. 3 des 4 coulisseaux sont décrochés, le système de vissage des lattes ne tient plus, je vais les remettre en place plusieurs fois, en vain. Je terminerai le voyage avec un transfilage autour du mât à la base de la voile, une sécurité un peu illusoire.

15 h, c’est fini ! Latitude 5°5’ nord, tout à coup le ciel change et reprend une allure de ciel d’alizés, comme je l’aime ! Le vent revient, enfin.

7ème jour, mardi 9 décembre : 64 milles.
Navigation parfaite, pleine lune, mer confortable, tout va bien !

Un clic pour la voir en grand
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When you see the Southern Cross for the first time…”, chantaient Crosby Stills Nash & Young. J’écoutais cette chanson ce matin, et je l’ai vue cette nuit, la Croix du Sud ! J’avais crû la voir ces dernières nuits, mais là c’est sûr, j’ai vu le grand cerf-volant des mers du sud… Cette constellation  est présente sur les drapeaux de 9 pays de l'hémisphère sud, dont l'Australie, la Nouvelle Zélande, et le Brésil où j'arrive bientôt.

Peu à peu, notre direction ne subit plus l’influence du contre-courant équatorial, il fallait que je rajoute 20° ou 30° à notre cap, c’est fini, nous approchons du 4ème parallèle nord. Vivement que je soie sous l’influence du courant équatorial sud, celui-là nous sera favorable, il nous emmènera vers le Brésil.

Une première cet après-midi : au moment où je suivais le signal AIS d’un cargo, j’ai observé longuement un autre cargo sans signal AIS sur l’horizon opposé : un bateau apparemment très grand, distant de 4 ou 5 milles, faisant route vers l’Amérique du Sud ; un bateau de guerre ?

Doucement, les poissons volants reviennent, ainsi que les pétrels. Décidément le Pot au Noir est un drôle d’endroit, que même les animaux préfèrent éviter.

8ème jour, mercredi 10 décembre : 89 milles, on est à mi-parcours. Il faudrait que ma moyenne s’améliore - euphémisme…

La moitié du chemin parcourue, le passage du Pot au Noir derrière nous, tout ça se fête, je me prends une douche avec ma douche solaire, je me décrasse de toute la sueur collée de ces derniers jours.
Tout allait bien, et tout va se détraquer : le vent faiblit, le vent tourne vers le près serré, j’essaie de remettre le bateau sur son cap avec le moteur. Mauvaise nuit.
5h30 du matin, un grain arrive, violent et soudain, le vent fait n’importe quoi et prend Indeed par traîtrise, qui se retrouve cap au nord ! Sous la pluie torrentielle, je reprends la barre, je fais un virement de bord, l’écoute se coince, je fonce à l’avant du bateau en dérapant à moitié…
Tout ça pour qu’une heure plus tard, le vent tombe à nouveau. Et je constate que le contre-courant équatorial est tellement fort qu’il y a 45° à 50° d’écart entre ce que dit le compas et ce que ça donne sur la carte, on avance en crabe, et je vise l’embouchure de l’Amazone !

Dans la matinée un grain interminable va m’obliger à rester à la barre pour rectifier tous les cafouillis que les rafales provoquent en concurrence avec le courant ou les vagues.
Je fais tourner le moteur pour tenter de m’échapper de sous le grain. L’aiguille de la jauge approche du zéro.
Et je croyais naïvement être sorti du Pot au Noir…

J’envoie un mail à Claude, qui doit me rejoindre à Jacaré :
« J'y croyais, j'y crois de moins en moins, j'ai l'impression que je ne vais pas pouvoir arriver au Brésil. Non ce n'est pas une plaisanterie, vent trop faible, et un courant océanique beaucoup plus fort que je ne le pensais… Je me suis battu toute la nuit pour améliorer ça, en barrant pendant des heures sous la pluie, je commence à être résigné. Et j'ai plus ou moins épuisé mes réserves en carburant ! Le courant et le vent portent "naturellement" vers l'ouest, vers les Antilles. Je continue à essayer, je suis sur le 3ème parallèle nord, il me reste encore 200 milles pour passer les îlots St Pierre et St Paul, je m'accroche... »

Après la sieste, je me ressaisis ; avec le petit vent anémique, je règle du mieux que je peux les voiles, je change le cap de quelques degrés en fonction des ondulations du vent, je m’accroche. La vitesse est minable, mais on avance, et  à peu près dans la bonne direction.

9ème jour, jeudi 11 décembre : 73 milles…
Cap 220°, il faudrait faire cap 209°, on y croit.
Peu à peu le vent tourne, le courant doit ajouter sa touche, je me retrouve au près serré, une fois de plus, je perds des degrés…

Et le problème du fuel m’inquiète de plus en plus, comment recharger les batteries ? La plupart du temps le ciel est couvert, pas bon pour le panneau solaire, l’éolienne a besoin de vent plutôt soutenu, et l’hydrogénérateur a besoin de vitesse !
La période des restrictions démarre : je coupe le frigo et tant pis pour la bière fraîche, la nuit j’utilise au maximum la lampe de poche, l’écran de l’ordinateur est réglé pour s’éteindre au bout de 2 minutes, et finis les visionnages de films !

10ème jour, vendredi 12 décembre : 100 milles ! On y croit. Depuis hier après-midi, j’ai repris confiance, le vent est un peu revenu. Je passe mon temps, nuit et jour, à modifier les réglages, un centimètre d’écoute largué ou repris, un degré en plus ou en moins sur le pilote automatique, tout ça pour gagner un degré en cap, ou un dixième de nœud de vitesse. Mais ça marche, je ne pensais pas pouvoir laisser les rochers de St Pierre et St Paul à ma droite, mais si, ça va peut-être passer, on verra ça demain.

J’ai mis dans le réservoir mon dernier jerrycan de 20 litres ; désormais je ne m’accorderai plus que des demi-heures de recharge des batteries si nécessaire. Avec la politique d’économies mise en place, ça va peut-être passer…

Je suis au près serré : le vent vient de l’avant bâbord, il y a des vagues bien formées qui viennent à peu près du même endroit, et le bateau pioche, et tape assez régulièrement dans les vagues, en me donnant l’impression que la coque va s’ouvrir en deux. Le jour ça va, mais la nuit… Pas moyen de dormir !

7 heures du matin, vent misérable, que faire ? Seule solution, à l’ancienne ! Je coupe le pilote automatique, je me mets à la barre, prêt à piloter pendant les 3 semaines qui viennent, nuit et jour.
Le génie est venu du manque. Nous sommes toujours au près serré, tout petit vent, il suffit de pas grand-chose pour garder le bateau sur son cap. J’essaie, je bloque la barre à roue dans l’axe, pilote automatique éteint… Et ça marche ! Petits réglages, je borde ou je choque les écoutes, 1 ou 2 degrés sur la roue, je ne touche plus à rien… Pendant pratiquement 24 heures, Indeed se pilotera tout seul, barre amarrée.
Le moral revient.

11ème jour, samedi 13 décembre : 105 milles, c’est mieux.
à 22 heures 28, Indeed change d’hémisphère, il passe la Ligne ! Nous coupons l’Équateur  à la longitude 29°31’ ouest, en pleine nuit mais ça me fait quand même beaucoup d’effet !
Menu de fête : terrine de poisson de Avel Dro, et du foie gras !
Je suis passé au sud sud-est des îlots St Pierre et St Paul, je ne me serai pas approché à moins de 14 milles d’eux, ils resteront un mystère.

Le lendemain matin, le vent revient légèrement, suffisamment pour que notre vitesse fasse tourner l’hydrogénérateur et que les batteries se rechargent. Cap 210°, 4,5 nœuds. Pourvu que ça dure.

12ème jour, dimanche 14 décembre : 102 milles.
Doucement le vent revient, le bateau accélère, 5 nœuds, 6 nœuds. Mais comme d’hab’, il va y avoir de l’abus. À 23 heures je prends un ris, un grain bien tassé vient de nous passer dessus. Manœuvres sous la pluie…
Le vent se lève en pleine nuit, 5h30, gros grain, prise du 2ème ris, réduction du génois de moitié ; la mer enfle, le vent passe de 20 à 35 nœuds, et ça dure…
Le moral, le moral, ça irait quand même mieux avec une mer plate, une bonne petite brise dans le bon sens, et jamais de grains. Je trouve cette traversée vraiment longue…

13ème jour, lundi 15 décembre : 140 milles !
Ce gros vent, accompagné d’une grosse mer, va durer toute la journée ; on est régulièrement à 7,5-8,5 nœuds, et le séjour à bord devient assez invivable. La grande préoccupation, c’est comment rester debout, comment ne pas valdinguer, comment dormir avec ce vacarme des vagues qui éclatent sur la coque.

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Je passe en pleine nuit à côté de l'île de Fernando de Noronha.

Dans la nuit, le vent s’est stabilisé, 18-20 nœuds. Je vais passer à quelques milles de l’archipel de Fernando de Noronha : à 2 heures du matin, j’ai l’île principale par le travers, je devine les phares, des éclairages publics. Le dernier quartier de lune ne me permet pas d’en savoir plus.
La nuit avance, et tout se calme. Aux premières lueurs du jour, je vois l’île sur l’horizon derrière moi, assez montagneuse, avec un vrai sommet bien pointu façon volcan.

Toute la nuit, j’ai craint un grain, eh non ! Beau ciel étoilé.
 
Je fais mes prévisions, je vais arriver à Jacaré dans la nuit de mercredi 17 à jeudi 18 décembre ; je laisse le bateau sous-toilé : je n’irai pas trop vite et ainsi j’arriverai au matin : il y a d’abord un chenal en pleine mer, puis une rivière à remonter pour rejoindre la marina, je préfère faire tout ça à la lumière du jour. De toute façon, je n’ose plus hisser la grand-voile, avec ses problèmes de coulisseaux. Je déroule simplement le génois en grand.

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le carré en position "grande croisière".

La journée se passe paisible, je commence à imaginer et à visualiser que je serai à Jacaré dans 2 jours. Une navigation comme celle-ci est une drôle de chose, je perds la notion du temps, la vie se limite à la routine, manger, dormir, faire la route, régler les voiles, et de fait, je ne sais plus très bien où j’en suis. Ces 15 ou 16 jours de traversée, ça pourrait être 3 jours ou 3 mois. Mais c’est long, vraiment long, et je ne suis pas sûr d’avoir envie de recommencer. Je suis fier et content d’avoir terrassé le Pot au Noir, d’avoir passé la Ligne, mais je me demande si ça valait toute cette énergie… Je ne regrette rien, il fallait que je le fasse. Mais la prochaine fois je prends l’avion !

Le voyage continue, et je prépare la suite, je mesure les distances, les temps nécessaires. Je réalise que la remontée vers Trinidad et les petites Antilles, c’est plus de 2000 milles, l’équivalent d’une transat. Une transat, oui, mais celle-là avec des haltes possibles, Bélem, Cayenne…

14ème jour, mardi 16 décembre : 134 milles.
Je suis doublé par un voilier, le premier de la traversée, qui va sans doute au même endroit que moi. À bientôt.

Je suis encore à 300-400 kilomètres du continent sud-américain, et je vois de plus en plus d’oiseaux : finis les mignons petits pétrels, je vois des frégates, des fous, des espèces de mouettes, des pailles-en-queues.

Je pensais vivre les 2 derniers jours tranquillement, mais non, je me prends encore plusieurs grains dans la nuit. Les grains sont doués de volonté, c’est évident ; ils ne surviennent que la nuit, quand ils sont le plus casse-pieds. Je surveille tout ça de l’intérieur, le bateau est paré, mais mon sommeil devient pointilliste. Un petit croissant de lune m’accompagne en fin de nuit.
Ce matin, 2 petits poissons volants sur le pont.

15ème jour, mercredi 17 décembre : 111 milles.
Dans l’après-midi, le vent faiblit, la houle aussi, et ça me va très bien pour ce dernier jour. J’en profite pour faire des petites siestes d’avance, la nuit qui vient sera courte, je pense arriver vers 5-6 heures du matin, je préfère veiller les dernières heures, au cas où des petits bateaux de pêche locaux viendraient me saluer de trop près.
 
23 heures, pour la première fois depuis plusieurs jours, je démarre le moteur pour recharger les batteries, il n’y a plus assez de vent. 23h45, je veux profiter de ce moment pour affaler la grand-voile, je rabats la capote pour faciliter la manœuvre, et un grain malicieux en profite : en quelques minutes je suis trempé jusqu’aux os, la capote et la descente étaient ouvertes et tout l’intérieur est trempé !
10 minutes après, un petit zéphyr souffle comme s’il ne s’était rien passé. Je me change, j’étends mes affaires, je passe la serpillère…
Indeed n’a plus que son grand génois déroulé en grand, et depuis plusieurs heures je vois les lumières de la ville de Joao Pessoa qui se reflètent sous les nuages : pas de doute il y a une terre devant moi.
 J’arrive au bout de cette transat. Je veille, je surveille quelques bateaux, des pêcheurs je suppose. 2 heures, un petit croissant de lune se lève, pour éclairer un peu mon arrivée. Je n’ai pas sommeil, je surveille le radar, je remonte l’hydrogénérateur car j’approche des hauts fonds de la côte. Tout va bien.
Je suis passé en heure brésilienne, GMT – 3, il est 4 heures du matin et déjà les premières lueurs éclairent l’est. J’attends ça avec impatience pour trouver mon chemin entre les balises. C’est le continent américain, et les balises rouges et vertes sont inversées par rapport à chez nous : cônes verts à bâbord et cylindres rouges à tribord.

18 décembre 2014, je remonte le fleuve Paraiba, un vrai fleuve brésilien, qui fait un kilomètre de large. Je suis accueilli par un troupeau de dauphins, non, pas des dauphins d’eau douce, ceux-là j’irai les voir en Amazonie, ces fameux dauphins roses de l’Amazone. 8 heures du matin, j'arrive au ponton de Jacaré, je suis attendu par 3 marineros, tout est bien.

 

19 décembre, Claude est arrivée, nous commençons à explorer le pays et nous préparons notre virée amazonienne.
Je suis au Brésil, il fait 30° et dans 4 jours c’est Noël. Eh oui !

                                         à Jacaré, samedi 20 décembre 2014.

"Derrière l'horizon", le DVD qui retrace 20 ans de navigation autour du monde de Bruno et Catherine à bord de Nosy Bé

Depuis 20 ans, Bruno et Catherine naviguent autour du monde, à bord de leur Romanée Nosy Bé. J'ai croisé leur route à Tahiti en 2007-2008.

Si vous voulez visionner ce DVD évènement qui retrace leurs aventures, commandez-le d'un mail à contact@jourjproductions.com

28 € (25 € + 3 € de port en France métropolitaine).

Arlette Girault-Fruet a obtenu

le Grand Prix de la Mer 2015 pour

"La Non Trubada, la question des îles errantes dans les navigations d'autrefois"

octobre 2014 - CLASSIQUES GARNIER.

Toutes nos félicitations, Arlette.

Allez voir la page "Les îles perdues", on y parle de ce livre superbe, un bel objet. Et aussi de Tintin !

 

Les bonus vidéos

INDEED en mer d'Iroise

Quelques images d'Indeed dans les îles de la mer d'Iroise, avec le dauphin Randy à l'île de Sein en invité surprise.

Transat retour Açores - Bretagne :

Ambiance de la transat retour Açores-Bretagne, dans le carré, sur le pont ou devant l'étrave, il y a toujours quelque chose à voir.

Indeed au Royaume de Redonda - Une île déserte, et pourtant elle a un roi depuis le 19ème siècle. Une drôle d'escale.

Petite Terre - Sargasses, iguanes et barracudas -  Une réserve naturelle très protégée au sud-est de la Guadeloupe.

 La vie du récif des îles de Gwadloop - Un vrai bonheur de plonger sur le récif - un bonheur ? Non, un enchantement !

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Les dessous d'Indeed, tout ce que vous avez toujours voulu voir d'Indeed sans jamais le pouvoir, parce que vous avez peur de mettre la tête sous l'eau !

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Serpents de mer et colibris - le bonheur de voyager sous les Tropiques, c'est de contempler des animaux qu'on ne connaissait que dans les livres ou au cinéma, dans l'eau, dans l'air, sur terre.

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Quelques vues du Carnaval des écoles à Trinidad & Tobago.

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 INDEED et les dauphins, un rêve marin en vidéo en un clic.

Allez aussi voir les journaux de bord du mois d'août 2014 : Molène, Le Port Rhu, les Glénan...

"Favet Neptunus eunti" : "Neptune est favorable à ceux qui voyagent" !

Rue du Treiz à Douarnenez

48°05' Nord / 4°20' Ouest